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Améliorer la prise en charge de mineurs revenant de zones contrôlées par l’Etat Islamique (EI) et adapter nos pratiques professionnelles à ces nouvelles situations de placement

12/10/2018

 

 

« Après un travail de recherche qui s'est étalé sur une période de 18 mois et une analyse de terrain, réalisée à travers un stage dans un foyer d'hébergement de l'Aide sociale à l'enfance de Seine Saint Denis, cette étude a été menée dans le cadre de la rédaction de mon mémoire relatif à ma formation CAFERUIS. 

 

 

Les missions que réalisent actuellement mon équipe nous permettent de comprendre davantage ce qu'est le phénomène de radicalisation et son impact sur les jeunes majeurs ou adultes. Cette étude m'a ainsi permis d'avoir une vision encore plus transversale de ce phénomène, notamment quant à son son impact sur les enfants. » 

Caroline ALIROL

Certains foyers d’hébergement sont amenés à connaitre depuis la fin de l’année 2015, des placements de mineurs revenant de zones contrôlées par l’EI ce qui impacte fortement les professionnels. Il s’agit en effet de questions ayant traits à des aspects politiques, médiatiques et religieux et qui sont en lien avec une actualité débordante relative à la radicalisation, qui dépassent les simples frontières nationales. Comment accompagner les équipes au changement ? Comment accompagner ces enfants ? Il demeure primordial de proposer des actions d’une part, à plus ou moins court terme, afin de solutionner cette problématique, notamment en faisant un parallèle avec le phénomène sectaire. C’est ainsi que le choix d’une équipe expérimentée et volontaire, le développement du partenariat en la matière, le besoin de formation et la place du chef de service, comme garant de l’accompagnement de ces enfants, sont autant d’éléments de réflexion sur lesquels nous pouvons travailler, dans le but d’apporter des solutions concrètes sur le terrain. D’autre part, un accompagnement renforcé de ces enfants, semblent déjà se dessiner dans le champ de protection de l’enfance.

 

 

Introduction

 

Les premiers placements de ces enfants sont apparus en France, à la fin de l’année 2015 dans le cadre d’une Ordonnance aux fins de Placement Provisoire (OPP). Ces derniers sont arrêtés à la Police Aux Frontières (PAF) de l’aéroport Charles de Gaule, en présence de leurs parents qui sont automatiquement entendus par les forces de l’ordre lorsqu’ils arrivent de manière légale sur le territoire français. Ces enfants entrent ainsi dans le champ de compétence de l’article L 221-1 du CASF et de l’article 375 du Code Civil. Ainsi, si la radicalisation touche de plus en plus de jeunes, le plus souvent adolescents ou tout juste majeurs, ce phénomène peut aussi engendrer des conséquences graves chez des enfants beaucoup plus jeunes, le plus souvent âgés de moins de 10 ans.

 

 

L’impact de l’EI chez ces enfants

 

L’Etat Islamique, plus communément connu sous le nom de Daech, prône un retour à l’islam d’antan et à une application de la charia de manière rigoureuse. Hasna HUSSEIN, chercheuse à l’observatoire des radicalisations, met en exergue la propagande « politique, militariste et générationnelle » que Daech utilise (1). Aussi, elle revient sur les éléments affectifs employés par Daech pour embrigader les enfants à leur cause, notamment par le truchement d’images et de discours dans le but « de défendre la cause ». Ainsi, « ces enfants sont très précocement initiés aux codes et discours daeshiens les plus belliqueux ». De plus, son étude met en avant « le système pédagogique daeshien » qui accorde une importance particulière à l’apprentissage de la langue et de la littérature arabe. Ensuite, les garçons doivent suivre une formation physique et une initiation au combat. L’EI poursuit ainsi « son endoctrinement idéologique à travers un ensemble de pratiques telles l’isolement, la récitation des anasheeds (chants rituels), l’interdiction de regarder la télévision ou d’écouter la musique, entraînant une forme de désocialisation radicale chez ces gamins »(2).

 

Eu égard à ces éléments, il convient tout d’abord de s’attarder d’une part, sur la notion de danger potentiel. Puis d’autre part, sur la définition de la radicalisation. Depuis la loi du 5 mars 2007, la notion de maltraitance a été remplacée par la notion de danger, ce qui permet d’intégrer le terme de risque dans l’évaluation des situations. Désormais, les services de l’aide sociale à l'enfance (ASE) sont chargés d’apporter leur soutien matériel, éducatif et psychologique aux mineurs et aux familles concernées dès lors qu’ils sont confrontés « à des difficultés risquant de mettre en danger, la sécurité, la moralité de ces mineurs ou de compromettre gravement leur éducation ou leur développement physique, affectif, intellectuel et social ». C’est donc parce qu’il existe un risque que l’on peut prendre en charge un enfant et mettre en œuvre la protection sociale. Il s’agit donc là d’une démarche de prévention, dans laquelle on privilégie un faisceau d’indices permettant d’évaluer des critères de risques susceptibles de porter atteinte aux mineurs.

 

 

Parallèlement, d’un point de vue politique, aujourd’hui, la radicalisation concerne des personnes souhaitant changer radicalement la société, notamment par la violence. On peut entendre ici, « par changement radical », un « retour aux origines », dépourvu de valeurs républicaines, de droits et de libertés. La définition du sociologue Farhad KHOSROKHAVAR (3) vient nous éclairer : "Par radicalisation, on désigne le processus par lequel un individu ou un groupe adopte une forme violente d’action, directement liée à une idéologie extrémiste à contenu politique, social ou religieux qui conteste l’ordre établi sur le plan politique, social ou culturel". Dans cette définition, on observe un glissement, une évolution. Si on ne parle plus de retour aux origines, on évoque l’adoption d’une idéologie extrémiste. Dans le langage courant, l’extrémisme est l’adoption d’une attitude ou d’une opinion radicale, extrême ou même exagérée. Ce sont précisément ces attitudes et paroles extrêmes qui conduisent à adopter des moyens radicaux comme l’évoque Farhad KHOSROKHAVAR à travers « une forme violente d’action », qui sont eux, condamnables lorsqu’ils dérogent aux droits et libertés fondamentales. Toutefois, tous ne passent pas à l’action, à proprement parler. On peut en effet être radical dans sa façon d’être et de penser, sans être violent. On peut aussi être radical, à travers le discours que l’on emploie. On peut donc avoir des pensées extrêmes sans être condamné ou condamnable. Ce n’est que lorsque cette pensée s’exprime à travers des paroles et des actes violents, qu’elle est perceptible et condamnable. La parole « extrême » s’est vue davantage encadrée ces derniers temps, notamment à travers l’apologie du terrorisme, qui elle, est devenue une infraction. Ainsi, nous pouvons observer aujourd’hui quelles conséquences ce discours radical a, sur les enfants. De plus, dans la définition du sociologue, la notion de processus apparaît, ce qui laisse sous-entendre que l’adoption d’une idéologie extrémiste évolue de manière progressive. On ne peut donc pas parler de « basculement soudain » (4). Et ce basculement progressif vers une pensée radicale et extrémiste, se fait indéniablement d’abord, par la parole de celui qui la prône.

 

La radicalisation, circonscrite à des questions politiques et religieuses, se réfère très clairement à un embrigadement, tel qu’on le connait déjà dans le phénomène de dérive sectaire, ici véhiculé par l’EI. En effet, c’est précisément le terme de « processus » qui nous amène à nous intéresser aux groupes à dérive sectaire et donc à faire le lien avec la radicalisation qui elle aussi, est un processus. L’embrigadement tel qu’on le connait déjà dans les groupes à dérives sectaires est donc un processus, une succession de plusieurs opérations (psychologiques et pratiques) qui amènent à l’adhésion de la personne concernée, au groupe en question. Dans le langage courant, la dérive sectaire est considérée comme un enrôlement, c’est-à-dire une action de faire entrer la personne concernée dans un état de sujétion psychologique. Les mineurs sont d’autant plus, de par leur vulnérabilité, des personnes fragiles et dont l’état psychologique est plus facilement manipulable (5).

 

 

Des symptômes inquiétants chez ces enfants

 

Outre le fait que ces enfants n’ont aucune confiance en l’adulte, ils refusent tous de parler de leur séjour en zone contrôlée par l’EI ou de l’incarcération en Turquie qui en a découlé lorsqu’ils ont quitté le plus souvent, la Syrie (en moyenne un mois). Il est ainsi fait référence à « de nombreuses zones d’ombres » sur ce qu’ils ont vécu et les éducateurs soulignent une certaine « culture du secret ». Ces enfants n’ont jamais été scolarisés dans les écoles françaises – ou ne le sont plus - et reçoivent l’instruction à domicile. Ils rencontrent des difficultés relationnelles avec les camarades d’un même groupe. Ils refusent tous d’écouter de la musique. Aussi, ils sont organisés et ordonnés et participent aux tâches du foyer. Les aînés contrôlent les paroles des cadets, notamment des filles. Ces dernières n’ont pas le droit d’être seules dans une pièce avec un homme. Aussi, certains enfants actuellement placés, filles et garçons confondus, ont mimé des scènes de décapitation, de manière spontanée à la vue d’un couteau par exemple. A travers cette spontanéité, on observe également la banalisation par ces enfants, d’un fait qui apparait gravissime. Certains ont peur du noir et font beaucoup de cauchemars tandis que d’autres sursautent au moindre bruit. L’un d’entre eux a même témoigné d’une euphorie « difficile à canaliser » lors des attentats de novembre 2015. Les équipes professionnelles n’ont de lien, le plus souvent, pour tous ces enfants placés, qu’avec les mères. Celles-ci sont très aimantes à l’égard de leurs enfants. Elles sont toutefois très méfiantes des institutions. Le plus souvent, ces mères soulignent l’implication de leurs maris, qu’elles ont été contraintes de suivre en Syrie.

 

 

Des professionnels mal à l’aise

 

Nombreux sont les professionnels à se sentir démunis par les comportements de ces enfants mutiques, qui rejettent tout ce qui a trait à la société occidentale ou au monde extérieur. Les psychologues, perçoivent un risque majeur de troubles psychiques eu égard à la contorsion intense observée chez ces enfants, qui sont tiraillés entre ce qu’on leur dit de faire (ou dire) à la maison, et ce qu’ils pourraient faire une fois placés, comme participer à des activités ou être scolarisés dans les institutions françaises. L’emprise des mères et la culture du secret demeurent encore très présentes dans les situations actuelles si bien que les enfants sont en proie à un véritable conflit de loyauté. Il existe ainsi une réelle difficulté à « tirer le vrai du faux », face à des mères aimantes. Le silence dans lequel sont enfermés les enfants est perçu comme étant « toxique ». Il s’agit là en effet d’une perception altérée de la liberté de pensée de ces enfants, qui peuvent développer des pathologies.

 

Ce malaise peut s’expliquer d’une part par le fait que la radicalisation est un phénomène surmédiatisé qui génère de plus en plus de représentations sociales et qui engendre des craintes des professionnels quant au fait de voir leurs identités apparaitre dans les évaluations notamment, voire même une peur de représailles.

 

D’autre part, ce sujet outre le fait qu’il est sensible de par son omniprésence dans la sphère politique, amène également des tensions, en ce qu’il a trait au religieux.  Il existe aujourd’hui en France un certain « inconfort » ou malaise lorsqu’on évoque la liberté religieuse et le principe de laïcité dans le cadre professionnel. Sur ce point, Jean-Yves RADIGEOIS (6), parle d’un véritable « conflit moral » du travailleur social, qui est contorsionné entre son devoir de protection et le respect de la liberté religieuse du parent ou de l’enfant. « Entrer dans le débat du religieux, enferme le travailleur social dans un dilemme moral indécidable. Il tente de concilier l’obligation d’agir au titre de l’assistance à la personne en danger et le devoir de prudence au nom de la tolérance et de la neutralité ». Le risque de ce dilemme étant la passivité du professionnel en question, qui engendre un autre risque, selon Jean-Yves RADIGEOIS, celui de ne pas voir les actions néfastes des parents à l’égard de leurs enfants, parce qu’elles sont commises dans un cadre religieux.

 

Enfin, à cela, s’ajoute la difficulté de secteur social que nous connaissons actuellement, telles que les politiques budgétaires plus restrictives, des situations de sureffectifs, de placement dans le cadre de l’urgence…

 

 

Quelques pistes de réflexions

 

Du côté des professionnels

Les clés d’un accompagnement réussi par des professionnels confiants et rassurants tiennent en plusieurs facteurs. Tout d’abord, il apparait ainsi fondamental de choisir les professionnels qui seront dédiés à l’évaluation de ces situations en tant que référents spécifiques. Celles-ci doivent être travaillées avec des personnes volontaires, expérimentées et qui plus est, à l’aise avec la question de laïcité et avec la question de la radicalisation. Le cas échéant, les travailleurs sociaux doivent être disponibles et avoir envie de développer leurs connaissances en la matière.

 

Aussi, il est fondamental de mettre en place des temps d’échange, avec les professionnels confrontés actuellement à ces situations, tous groupes confondus, afin de rompre avec les représentations et surtout des temps de formation afin de leur faire acquérir de nouvelles compétences et connaissances.

 

Enfin, un des leviers du secteur social, est précisément la pluridisciplinarité du travail d’équipe, qu’il est primordial d’enrichir d’autres professionnels. C’est ce que rappelle d’ailleurs, le décret du 28 octobre 2016 qui accompagne la loi du 14 mars 2016 relative à la protection de l’enfance et qui offre la possibilité de faire appel à d’autres professionnels dans le cadre des évaluations. A l’occasion d’une journée de sensibilisation (7) organisée par le Ministère des affaires sociales, Un aumônier militaire du culte musulman appartenant à la base de défense de Lille, Monsieur Kamel DRIOUECH, a témoigné de son intervention dans les écoles et dans une association d’Apprentis d’Auteuil du Nord Pas de Calais. Son métier consiste à « apporter un soutien religieux » et « expliquer aux jeunes que leur identité musulmane n’était pas incompatible avec leur citoyenneté et leur appartenance à la France ». Il s’est aperçu que les jeunes musulmans avaient très peu de connaissance de leur religion et qu’ils allaient trouver leur réponse sur Internet. C’est ainsi qu’il a pu leur apporter des réponses sur l’Islam et sur les valeurs véhiculées par cette religion. En sus, il explique que le fait de revêtir son uniforme a été très important pour lui : « j’ai bousculé les préjugés des jeunes sur la compatibilité de l’autorité religieuse avec l’autorité de l’Etat ». Ainsi, la mise en place de ce partenariat enrichirait la réflexion des professionnels. Il pourrait s’opérer à deux niveaux. D’une part, cet aumônier pourrait intervenir auprès des enfants concernés par la problématique susvisée, à l’occasion de groupes de parole, une fois par semaine afin de déconstruire les idées reçues, fabriquées par l’Etat Islamique. Ceci permettra ainsi de désamorcer un travail de réflexion chez ces derniers. D’autre part, il pourrait participer aux réunions de synthèse de l’équipe, également en présence des éducateurs de l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE).

 

Du côté des enfants concernés

Tout d’abord, la circulaire du 23 mars 2017 apporte quelques éléments de réponse sur la prise en charge médicale de ces enfants. Celle-ci était déjà une demande des circonscriptions. Un bilan somatique et médico-psychologique, le plus tôt possible, aura pour objectif de vérifier l’état de santé de l’enfant. « Ce bilan est réalisé sur la base d’un protocole élaboré conjointement par la Direction générale de la santé, les professionnels des établissements de référence identifiés, les fédérations de psychiatres et de psychologues ainsi que l’ARS concernée ». Les mineurs déjà rentrés et actuellement pris en charge par l’ASE pourront bénéficier de ce dispositif.

 

L’instruction du 23 février 2018 précise un peu plus le champ d’action de l’ASE dans l’accompagnement de ces mineurs, notamment en introduisant la poursuite d’un suivi une fois la procédure d’action éducative terminée.

 

Sur les réponses déjà apportées par les équipes éducatives, il appert que les juges des enfants préconisent autant que possible des retours en famille. Parfois même, les Mesures d’Investigation Judiciaires Educatives (MJIE) sont actées « dans le but d’envisager un retour en famille » ce qui n’apparait pas compris. Il pourrait être opportun, dans ces cas particuliers, de prolonger le placement tant que la MJIE n’est pas terminée.

Aussi, les professionnels estiment que l’AEMO leur parait en effet insuffisante au regard des problèmes liés à sa mise en place en pratique qu’elle soit simple, intensive ou renforcée. Je crois aussi, qu’elle n’est pas une réponse suffisante, notamment au regard des délais de mises en place, quatre à six mois en pratique, et des entretiens « prévisibles » entre les familles et les professionnels.

 

Sur le rôle des parents quant au « conditionnement de ces enfants », Jean-Yves RADIGEOIS vient démontrer que le fait de vivre pour eux, dans un groupe à dérive sectaire, peut « altérer leurs fonctions parentales » et d’ajouter : « en fait, il est démontré que les parents de milieux sectaires ne sont ni de mauvais parents, ni des parents négligents en soi, ce sont plutôt des individus dont le jugement parental est brouillé par le contexte sectaire ». Ainsi, l’enfant peut s’identifier davantage à une idéologie, en l’occurrence ici à l’EI, plutôt que de s’identifier à son parent. Bien que le parent soit aimant, il peut lui aussi, être considéré comme « une victime, dont le discernement est altéré par l’idéologie du groupe à laquelle il croit », sans avoir conscience lui-même, qu’il met en danger son enfant. C’est en cela que le travail avec le parent de l’enfant concerné demeure primordial. Toutefois, considérer le parent radicalisé comme étant uniquement une victime pourrait sembler réducteur. Il n’est en effet pas aisé de distinguer les parents victimes d’un processus de radicalisation et les parents déjà